Écrire n’est pas un plaisir, avoir écrit en est un.

Si cette affirmation peut en surprendre plus d’un, elle est pourtant proche de ma réalité. En effet, bien qu’écrire puisse être un plaisir, l’exercice peut tout aussi bien être un supplice. Alors pourquoi vouloir devenir romancier ? me demanderez-vous, en voilà une drôle d’idée ! Je vous le concède et pourtant, s’il est une chose pour laquelle je crois avoir du talent, c’est justement dans ma capacité à tisser des histoires, à peindre des fresques de vie en domestiquant les lettres. Mais pas si vite, un talent n’est rien sans besogne. Bien naïf celui qui pense briller dans son art sans s’y engager corps et âme, comme on se jetterait dans les flammes, quitte à y perdre des plumes au passage. Écrire est une belle vocation, même si c’est ingrat, exigeant, rude, déprimant, hasardeux, terrifiant, chaotique… Je ne parle pas pour tous, vous l’aurez compris. Les mots restent jouissifs et leur mariage est sublime. C’est ainsi, quand on aime on ne compte pas. Néanmoins, je préfère de loin la fierté d’avoir écrit à la prouesse de m’y atteler.

Quand le bateau coule, il faut savoir nager

J’ai déjà connu l’abandon, ou du moins la déconvenue d’une tentative inachevée, celle de mon tout premier roman — rien n’est perdu, au contraire, je me pencherai à nouveau sur cette histoire lorsque le moment sera venu. Bien décidé à ne pas réitérer l’expérience, j’ai entrepris le projet d’écriture sur lequel je travaille actuellement avec plus d’assise et de confiance. Le savoir-faire s’acquiert, et pour cela, il faut être prêt à apprendre, à échouer et à persévérer. Dire qu’il y a encore des gens qui pensent qu’écrire ne s’apprend pas, pire encore, que ce n’est pas un métier. Je n’ai nullement le désir de m’éreinter à débattre sur le sujet. On ne devient pas athlète de haut niveau parce qu’on a la chance d’être bon en sport, et que par-dessus le marché on aime ça. L’excellence se mérite, la médaille se gagne, et cela n’a presque rien à voir avec le plaisir, le don ou le génie. Tous les champions le savent.

Alors que fais-je pour m’améliorer, pour doter mon écriture d’une prétention professionnelle ? Je me forme, je travaille, et je progresse. Mais quel que soit le degré d’optimisme et de passion que l’on injecte dans un projet, il arrive un moment où l’envie de baisser les bras nous taraude l’esprit, ou la simple envie d’écrire nous quitte pour un jour, si ce n’est pour toujours. Écrire, c’est prendre un risque. Le risque de se mettre à nu et d’être jugé, de ne pas être à la hauteur, de s’investir sans reconnaissance. Le bateau ivre qui nous guide sur la mer des incertitudes et du chaos peut, sans crier gare, prendre l’eau. C’est à ce moment précis que bien des intentions font naufrage, l’auteur et son égo condamnés à être emportés dans les abysses. Comment surmonter cette tragédie qu’est la noyade d’une ambition prise au piège dans ses propres travers ? Il ne reste plus alors qu’à se jeter à l’eau ; privé de son embarcation, la seule option envisageable est de nager à travers les eaux troubles et tourmentées, boire la tasse jusqu’à en vomir, braver le courant. S’obstiner. Tel est le maître-mot de notre survie.

J’écris donc je suis

Loin de moi l’idée de détourner le cogito cartésien pour en faire un proverbe d’écolier investi par la noblesse de la plume. Mon propre cheminement m’a appris qu’être écrivain, c’est avant tout écrire. De manière professionnelle, sans doute, mais écrire avant tout. Et j’ajouterais : aller jusqu’au bout de ses aspirations, c’est-à-dire de mettre un point final à son roman. La peur, le jugement, possiblement l’injustice, et pourquoi pas le dégoût font partie de l’aventure. Je pense qu’il n’y pas plus inconfortable que l’écriture ; je suis plus motivé à courir un 100 miles dans les bois ou la montagne — je parle par expérience — , sous la pluie ou dans la nuit, que d’écrire un roman de A à Z. Car je sais d’emblée que la route sera longue, et interminable. Mais je sais aussi que plus je m’entraînerai, plus je serai rodé à la tâche.

Douter ne constitue pas un crime. Malheureux celui qui ne doute pas. Si je reprends l’enseignement de Descartes, le doute lui-même suffit à nous faire exister. Car il révèle la pensée. Et cette pensée rend notre existence indubitable. Alors j’écris, des récits romanesques, des vers de poésie, griffonne de temps à autre sur mon journal d’écriture ; et je doute. Si bien que je finis par exister en tant qu’auteur.